Ouverture du marché de l’énergie : « wait and see »
Par Pierre Chauveau, dimanche 1 juillet 2007 à 00:30 :: Débats d'actualité :: #571 :: rss
Les baisses de prix de l'électricité et du gaz, espérées par les usagers, se sont plutôt traduites par des hausses dans les pays européens qui ont déjà libéralisé leurs marchés, il est vrai dans un contexte d'explosion des prix des hydrocarbures.
Le 1er juillet marque l'ouverture complète du marché européen de l'énergie, déjà libéré aux entreprises depuis juillet 2004. Les particuliers pourront désormais choisir leur fournisseur d'électricité et de gaz. Cette libéralisation engagée depuis 1996 pour l'électricité et 1998 pour le gaz était déjà effective dans une dizaine de pays en Europe.
Mais elle a coïncidé, dans un contexte mondial de consommation croissante d'énergie, avec une explosion des prix du pétrole, sur lesquels sont indexés les prix du gaz, tandis que les prix de l'électricité sont liés en partie à ceux du gaz.
Retour d'expérience
« Il n'y a pas de vraie concurrence, les prix ont monté, bref, c'est un désastre », déplore David Ortega, responsable de l'association de consommateurs espagnole Ocu. En Espagne, la libéralisation du marché a eu lieu le 1er janvier 2003. Selon David Ortgea, même les tarifs réglementés fixés par les pouvoirs publics ont augmenté sous la pression des distributeurs et des producteurs d'énergie désireux de compenser la hausse des coûts de production.
En République tchèque, l'ouverture du marché de l'électricité en 2006 et du gaz en janvier « n'a pas fonctionné comme prévu », concède Jiri Barton, président de l'Association des patrons du secteur énergétique. En l'occurrence, les prix de l'électricité ont grimpé de 51% depuis la libéralisation. Les marchés sont restés dominés par les principaux fournisseurs : RWE Transgaz pour le gaz et CEZ pour l'électricité. Ils ont conservé « une position dominante dont ils peuvent abuser », observe Karel Simek, président de l'Association des consommateurs tchèques d'énergie.
En Suède, où le marché de l'électricité est entièrement dérégulé depuis 1996, les prix ont dans un premier temps baissé. Avant d'augmenter de 59 à 74%, ce qui a conduit des consommateurs à porter plainte.
En Allemagne, où le marché est dérégulé depuis 1998, les factures ont aussi augmenté et le secteur reste dominé par quelques mastodontes, dont EON ou RWE.
Même dans les pays ou changer de fournisseur permettrait de faire des économies, les ménages ont été peu nombreux à franchir le pas. Ainsi en Autriche, la concurrence a fait baisser les prix, selon le régulateur E-control. Mais « cela ne fait qu'un ou deux ans que les consommateurs pensent à changer de compagnie d'électricité», constate-t-il.
Au Royaume-Uni, les prix ont baissé après l'ouverture des marchés des ménages entre 1998 et 1999. Mais au détriment des services et moyennant une surveillance constante du régulateur qui pousse sans cesse la clientèle à changer d'opérateur pour maintenir l'émulation. Des vendeurs rémunérés à la commission forcent littéralement l'entrée des maisons en promettant des CD ou des billets d'avions gratuits en échange d'une signature. Et depuis, les prix sont parmi ceux qui ont le plus augmentés en Europe. Le prix du gaz y a grimpé de 70% depuis 2003. Celui de l'électricité de 52%.

Perspectives
Partout dans le monde, les prix de l’énergie sont orientés à la hausse sur le long terme, à cause des tensions entre l’offre et la demande de pétrole et de gaz. « Les investissements massifs d’EDF dans le nucléaire dans les années 70 ont permis une baisse constante des prix de l’électricité jusqu’au milieu des années 90, observe Frédéric Marty, chercheur au CNRS et à l’OFCE. Plus le marché sera ouvert en Europe, plus les prix deviendront identiques d’un pays à un autre. Ce sont donc les consommateurs qui avaient les prix les plus bas, notamment les consommateurs français, qui ont le plus à perdre de l’ouverture à la concurrence. »
EDF est le seul à pouvoir proposer des tarifs régulés, fixés par l'Etat jusqu'en 2010 (et très inférieurs aux prix du marché) pour l'électricité. GDF a le même privilège pour le gaz. Mieux, le groupe d'électricité est assis sur une "pépite" : ses 58 réacteurs nucléaires, qui lui permettent de fournir une électricité à un coût imbattable. Le Conseil de la concurrence lui a demandé, jeudi 28 juin, de partager une partie de cette rente avec les autres fournisseurs pour éviter une trop grande distorsion de concurrence.
Pour l’UFC Que choisir, il n’y a aucun doute : au-delà des offres attractives de lancement, la concurrence ne peut pas déboucher sur des prix plus bas. « La plupart des fournisseurs arrivant sur le marché ne sont pas producteurs. Ils s’approvisionnent sur les marchés de gros qui ne sont pas concurrentiels », indique Christelle Paulo.
Malgré toutes les incertitudes, la Commission européenne penche vers le manque de concurrence, plutôt que son excès, pour expliquer la médiocrité du bilan de la libéralisation. Elle devrait donc accentuer le mouvement à la rentrée, en demandant aux Etats membres une séparation stricte du réseau d’électricité des activités de production et de commercialisation des opérateurs historiques. Les activités de réseau constituant des monopoles naturels, elle juge que les opérateurs historiques tirent avantage de continuer à les posséder par rapport aux nouveaux entrants. Notamment parce que ces derniers doivent reverser au gestionnaire du réseau une contribution jugée souvent trop élevée pour son entretien. La volonté de la Commission rencontre cependant l’opposition farouche de la France et de l’Allemagne, qui soutiennent l’ambition de leurs géants EDF, RWE et E.ON de devenir de véritables champions européens et craignent que leur démantèlement n’en fasse des proies faciles pour des acteurs extra-européens.
« L’instauration d’une véritable concurrence dans l’électricité réclame des conditions draconiennes : non seulement il faut construire le marché de toutes pièces, mais il faut se donner les moyens de le contrôler en permanence », analyse Frédéric Marty, de l’OFCE. Notamment parce l’électricité ne se stocke pas et nécessite donc un ajustement instan¬tané entre offre et demande. Certains producteurs peuvent être tentés de minimiser leur production pour faire grimper les prix, comme cela s’est produit lors de la crise qu’a connue la Californie en 2000-2001 et qui s’était soldée par des coupures massives et répétées de courant.
Ces manipulations sont très difficiles à prouver et demandent la mise en place d’une organisation lourde pour les détecter. Organisation qui enfle à mesure que l’on prend conscience des problèmes, comme on a pu l’observer sur les marchés britannique et scandinave. Sans oublier que la concurrence, par nature, incite peu les producteurs à investir dans de nouvelles capacités de production, puisque la pénurie fait grimper les prix et les profits.
Elle fait donc peser une épée de Damoclès sur la sécurité d’approvisionnement au moment même où l’Europe aurait besoin d’investissements colossaux pour renouveler son parc électrique : pas moins de 700 milliards d’euros d’ici à 2030, selon Cap Gemini.
« On oublie souvent qu’EDF n’a pas toujours existé. Et qu’avant 1946, nous avions en France un oligopole de producteurs comme celui qui est en train de se reconstituer en Europe. S’il y a été mis fin au profit d’un monopole public, c’est précisément parce que cet oligopole avait des pratiques sur les prix difficiles à contrôler et qu’il s’est avéré incapable de financer les investissements de l’après-guerre. »
Bref, la jungle tarifaire s’ouvre devant le consommateur, qui aura le plus grand mal à comparer et devra lire avec attention les lignes en tous petits caractères des contrats : prix du Kw suivant l’heure de la journée ou le jour de la semaine, modalités de révision de ces tarifs, prix des prestations techniques (comme le relevé de compteur), durée du contrat, conditions de résiliation, etc.
Il est urgent de "se hâter lentement".
Si toutefois vous souhaitez plus de renseignements, un site web conçu en liaison avec la DGCCRF et le médiateur de l'énergie pourra éclairer le consommateur dans ses choix.
energie-info.fr est organisé en trois rubriques. L'une intitulée « mes démarches » informe sur la résiliation de contrat, le changement de fournisseur, la demande de raccordement ; une deuxième, « les offres », présente la liste des fournisseurs et donne des conseils pour comparer les offres ; la troisième, « mes droits », indique les démarches à accomplir en cas de réclamation ou de litige. Par ailleurs, le service consommateur, accessible par courrier, e-mail ou téléphone (0810.112.212) a démarré le 18 juin.
Jean-Louis Borloo a invité les Français à prendre leur temps pour comparer les offres, en rappelant que s'ils choisissaient une offre à prix "de marché", ils ne pourraient plus revenir en arrière. "Informez-vous, réfléchissez !", a-t-il lancé. "Que les Français s'informent tranquillement. Il n'y a aucune espèce d'urgence, il n'y a aucune obligation à changer quoi que ce soit".
"Informez-vous, réfléchissez !", a-t-il lancé. "Que les Français s'informent tranquillement. Il n'y a aucune espèce d'urgence, il n'y a aucune obligation à changer quoi que ce soit", a-t-il insisté.
Prix du gaz et de l'électricité en Europe au 1er juillet 2006. Source : Observatoire de l'Énergie (avril 2007)
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